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Semaine du 20/12/2010  - Fenêtre sur Cour
evolution

Gutenberg, Internet et la Singularité : Game over pour l’humanité ?

Écrit par Vincent Berger
La révolution informatique est redoutable pour nos libertés individuelles. Son processus est loin d’être achevé. Chaque évolution technologique met en péril notre liberté et notre autonomie. Et le volcan numérique n’a pas encore craché toute sa puissance inhibante.

Ils soutiennent PBI

Chroniques

  1. Les syndicats enseignants jettent le bébé avec l'eau du bain

    Pas vu, pas pris

    Le Conseil Départemental de l'Education Nationale (CDEN) s'est penché le 25 janvier dernier sur les subventions du Conseil général aux collèges de l'enseignement privé. Les syndicats enseignants ont vivement critiqué cette manne publique pour le privé. C'est une tradition.

  2. Du déni de justice

    Pas vu, pas pris

    Michèle Alliot-Marie file du mauvais coton.

  3. Ice Asch

    J'me comprends

    "L'expérience d'Asch, publiée en 1951, est une expérience du psychologue Solomon Asch qui démontre le pouvoir du conformisme sur les décisions d'un individu au sein d'un groupe. [...]". Lire la suite sur wikipédia. Exemple ici (Caméra cachée. Principe : tous les participants sont complices sauf un qui a le choix (naturellement) de se conformer ou non à ce que fait/dit la majorité).

  4. Pink Gégène

    J'me comprends

    "[...] À la question : « comment pourrions-nous concevoir un système de production qui optimise la haute qualité des produits, qui réduit les déchets, qui prend en compte l’équilibre dynamique de la biosphère et qui réduit le travail humain répétitif et machinal ? », une telle économie s'organiserait comme suit : 1) Répertorier les ressources planétaires. 2) Décider ce qu'il est nécessaire de produire, en se fondant sur le strict minimum (comme la nourriture, l’eau, le logement, etc.) en passant par des produits utilitaires (matériaux bruts, machines automatisées, développement technologique, etc.) jusqu'aux produits utilisés à des fins non-utilitaires (divertissements, radios, instruments de musique, etc.). 3) Optimiser les méthodes de production | maximisation de la durée de vie des produits. 4) Mettre en place des méthodes adaptées de distribution pour accéder aux produits. 5) Optimiser le recyclage de ces produits qui peuvent devenir obsolètes ou inopérants.[...]" [source : wikipedia]. On le droit de rêver, c'est ce qu'a fait Jacque Fresco avec son projet Venus.

  5. Yourte, tipi, caravane, lacrymo : chassez l'intrus

    Chronique

    Le procès de Léa et Tom qui avaient fait appel pour surseoir à la destruction de leur yourte, a eu lieu ce jeudi 17 février à Toulouse sur fond de violence policière. Compte-rendu d'une audience ubuesque parfois, politique sûrement, qui a le mérite de remettre sous les feux de la rampe, deux mois après son adoption, quelques uns des ingrédients frelatés de la loi Loppsi 2 : dénonciation et traque aux pauvres.

  6. Les Béarnais moyennement plus riches que les Basques

    Insolite

  7. Démission ou révocation, monsieur le député ?

    Fenêtre sur Cour

    Ces derniers jours, Arnaud Montebourg a demandé la démission de Mme Alliot-Marie comme il avait demandé celle de Bernard Kouchner, lui-même ministre des affaires étrangères, le 2 janvier 2008.


L’imprimerie et Internet sont deux révolutions technique et technologique qui ont eu un impact prépondérant sur la définition et la mise en œuvre de nos libertés individuelles. La singularité s’annonce comme l’ultime révolution informatique qui pourrait remettre en cause irrémédiablement l’hégémonie de l’espèce humaine, dans un avenir très proche. 

Au XVe siècle, l’invention de l’imprimerie a été une évolution majeure qui a contribué à la libération de la pensée. Auparavant, le savoir demeurait l’apanage du clergé et de la noblesse. L’imprimerie a permis la diffusion à grande échelle de la connaissance. La parution de livres anciens a servi de pierre angulaire à l’émergence de la philosophie moderne et de son influence.

L’imprimerie est concomitante à la fin du moyen âge. Elle accompagne la renaissance et illustre la révolution industrielle. Les techniques d’impression « linotype » puis  « offset » vont parachever cette mutation. Les supports plans reproduisent en milliers d’exemplaires les affiches, tracts, journaux, revues, magazines, livres, encyclopédies... et facilitent le partage de l’information et l’accès à l’instruction. Une population ciblée peut être avisée, informée et mobilisée en un temps   record,  à l’époque : le support écrit devient un liant social déterminant, un puits de connaissance, jusqu’à l’avènement de l’audiovisuel.

En 500 ans, l’imprimerie a aidé l’homme à défier l’obscurantisme puis à rompre avec lui. Chacun accède à une toute relative émancipation. L’homme devient progressivement acteur de son propre destin en structurant collectivement ses idées. Il écrit, partage,   diffuse, fédère, se réunit, lutte et agit : il peut exister, à défaut d’être « bien né » ou d’avoir obtenu une gratification académique, un titre social, une qualification d’ordre  professionnel.

Contrairement aux révolutions qui la précèdent, l’imprimerie demeure un outil statique qui  multiplie les trames identiques sans permettre l’analyse et le classement automatiques des données. L’imprimerie n’est pas réactive et, de ce fait, elle n’a jamais été un danger pour les libertés individuelles ; elle n’est qu’une technique, un outil sans autonomie. Bien que son usage ait été réglementé, l’imprimerie a été un levier de manumission signifiant pour l’homme. Son expansion a stimulé la diffusion et la revendication des libertés individuelles constitutionnellement garanties depuis 1789. L’imprimerie a libéré l’homme sans jamais l’asservir.

La révolution informatique, quant à elle, est plus redoutable pour nos libertés individuelles. Son processus est loin d’être achevé. Chaque évolution technologique met en péril notre liberté et notre autonomie. Le volcan numérique n’a pas encore craché toute sa puissance inhibante.

Nous pouvons distinguer, à ce jour, quatre secousses qui en 40 ans ont radicalement changé la physionomie du monde.

La première secousse résulte du programme Apollo (1962-1968) dont le petit pas de l’homme s’immortalise  par l’empreinte quotidienne des ordinateurs sur nos comportements, déclinée depuis 1981 en PC, « Personnel Computer ». La gestion des informations n’est plus statique mais réactive, voire interactive. En couplant des données, on donne naissance à de nouvelles  informations qui conditionnent  en un temps express le contrôle et le fichage des individus, à leur insu.

La seconde, en 1972, dénommée Internet,   modifie substantiellement la gestion des entreprises, des administrations et l’organisation de notre vie quotidienne. Internet rend efficiente la mise en réseaux des informations contenues dans les ordinateurs. Les temps de réaction sont optimisés et autorisent une surveillance accrue des individus : l’homme n’est plus uniquement fiché, il est pisté en temps réel.

 

Alors qu’Internet n’est qu’à ses balbutiements, les parlementaires Français anticipent ce danger et adoptent le 17 juillet 1970 une loi limpide sur le respect de la vie privée qui énonce que toute personne « captant, enregistrant ou transmettant, sans le consentement de leur auteur, des paroles prononcées à titre privé ou confidentiel , en fixant enregistrant ou transmettant, sans le consentement de celle-ci, l’image d’une personne se trouvant dans un lieu privé» sera poursuivie pénalement.

 

Le 6 janvier 1978, une seconde loi renforce ce dispositif en encadrant le développement de l’informatique et des libertés : « L'informatique doit être au service de chaque citoyen. Son développement doit s'opérer dans le cadre de la coopération internationale. Elle ne doit porter atteinte ni à l'identité humaine, ni aux droits de l'homme, ni à la vie privée, ni aux libertés individuelles ou publiques ». Confrontée à la réalité industrielle et à la mondialisation, cette loi fait office d’un épouvantail cynique.

La troisième secousse, le Web, permet désormais au commun des mortels d’échanger des informations et de devenir un diffuseur de savoir. La liberté d’expression atteint son paroxysme.  Le revers de la médaille est que l’internaute se transforme,  insidieusement, en informateur, indicateur, une sorte de taupe virtuelle qui s’ignore. En explorant la toile, il laisse des traces qui, un jour ou l’autre, peuvent lui nuire ou porter indirectement préjudice à ses partenaires de réseaux. Je ne crois pas sombrer dans une paranoïa excessive. Ma lucidité s’appuie sur des faits tangibles : nos démocraties sont de plus en plus sécuritaires et normatives et dégénèrent en fascisme doux. Etre différent n’est plus un signe distinctif de richesse intellectuelle mais s’apparente progressivement à un comportement déviant et subversif. Aujourd’hui celui qui tente de préserver sa vie privée devient suspect ! les jardins secrets deviennent des jardins collectifs où plus personne ne peut se cacher.

L’apparition du téléphone parachève cette évolution et provoque une quatrième secousse dont je ne suis pas certain que nous ayons mesuré, aujourd’hui, tous les effets pernicieux. Si le smartphone est un Ordinateur individuel permettant de communiquer en réseau et de naviguer sur la toile, il est aussi un outil de traçabilité redoutable, raillant la notion même de liberté individuelle. Au nom d’un soi-disant progrès technologique gadgétisé et présenté comme indispensable, nous avons permis aux industriels d’ajouter à cet objet transitionnel de télécommunication  des fonctions aliénantes : agenda, GPS, géolocalisation, profil personnel, carnet d’adresses etc. Nous sommes entrés dans un labyrinthe technologique  dont l’issue pour nos libertés s’illustre comme dans une BD de Midam-Adam-Augustin: « Game over ». Nos libertés individuelles et fondamentales sont menacées par les effets boomerang de notre appétit boulimique à l’information et à son partage éphémère. Nous sommes de plus en plus nus, démunis et vulnérables face à des outils de contrôle qui nous dépassent.

Dès lors, celui qui se rebelle, refuse ou n’a pas accès au WEB se marginalise, se condamne inexorablement et devient un analphabète numérique.

Depuis 1995,  les rapports entre les hommes se sont modifiés à une vitesse vertigineuse, obligeant à une adaptation rapide. Contrairement à l’imprimerie, la radio et la télévision Internet n’est pas un média comme les autres. L’interactivité est instantanée. L’émission et la réception sont quasi simultanées. L’internaute frôle le don d’ubiquité. Il n’est pas spectateur, il est acteur. La relation virtuelle l’emporte sur le réel. L’individu passe plus de temps à communiquer informatiquement qu’à échanger avec ses amis physiquement. Cette révolution engendre de nouveaux liens sociaux, suscite de nouveaux comportements, et crée des communautés particulières. La relation entre les individus ne comporte plus de nuances, elle devient binaire. Pour exister davantage, nous dérivons et nos profils deviennent, à travers des blogs schizophréniques, qui ressemblent à des maquettes d’imprimerie,  volatiles et anodins. L’araignée se gave de notre insignifiance égocentrée. Le verbe paraître se conjugue à tous les temps.

Existe-il une lueur d’espoir ? l’écran narcissique peut-il devenir un contrepouvoir collectif d’une autre dimension, réformant les modalités ringardes des manifestations de rue ? L’union et la force peuvent-elles jaillir de nos isolements physiques ?

Les prémices de contrepouvoirs innovants apparaissent aux quatre coins de la nébuleuse. Des hackers sont capables de mettre en péril des marchés financiers, de divulguer les dessous chics de la diplomatie, de révéler les réelles menaces qui nous guettent… Tous ces agissements peuvent-ils nous laisser présager une nouvelle forme de riposte populaire ? Je voudrais tant l’espérer ? Mais alors, comment structurer une telle ressource militante sans sombrer dans le chaos et l’anarchie pour qu’elle construise le progrès social? Serons-nous assez habiles pour élaborer un projet commun, transcendant le jeu des acteurs politiques et leur logique de castes, en écartant définitivement les défiances du leadership ?

J’ai bien peur que cet infime  espoir risque de ne pas résister à l’ultime secousse de la révolution informatique. Les quatre rugissements technologiques précédents sont exponentiels et certains entrevoient une innovation majeure qui risque de mettre à mal définitivement nos libertés individuelles comme le prédisait en 1948 Jack Williamson, dans son livre « les humanoïdes » : la singularité technologique.

A en croire un article paru dans le monde du 05 septembre 2010, nous serons bientôt surpassés par les machines que nous produisons. « En 2029, l'intelligence des machines égalera celle des humains. Cela n'entraînera pas tout de suite de changement radical, mais l'intelligence artificielle continuera à s'améliorer de façon exponentielle. En 2045, sa puissance aura été multipliée par un milliard. Le monde basculera alors dans la Singularité. »

L'apparition probable, à relativement court terme, de super-intelligences et des post- ou transhumains aura pour conséquence de reléguer l’espèce humaine à un rang inférieur. Les machines, les logiciels pourront se réparer, se transformer, s’améliorer. Certains hommes privilégiés pourront se doter de corps et de cerveaux aux capacités considérablement augmentées.

« Cette théorie, jusqu'ici jugée folle ou sans intérêt, est aujourd'hui respectable et respectée par le milieu scientifique ».  Elle a ses adeptes et ses détracteurs comme pour Internet dans les années 80 qui minimisaient l’impact de la toile sur notre quotidien pour ne pas en freiner le développement mercantile. L’avenir leur a donné tort.

Les pessimistes entrevoient des perspectives sinistres et une atteinte aux libertés individuelles sans précédent. Quant aux optimistes, cette nouvelle intelligence associée à des performances physiques inégalées permettra de relever les défis qui nous attendent. Cette évolution sera « au service de l'amélioration de la vie sur Terre, au bénéfice non seulement de l'ensemble de l'humanité mais de l'ensemble des espèces vivantes et des grands équilibres écologiques. »

Aujourd’hui, en Californie, quelques jeunes scientifiques américains, certainement un peu visionnaires, travaillent sur ce projet ambitieux. Ils ont créé un Institut, l'Institut pour la Singularité, et affichent une volonté sans faille. Rappelons-nous ces deux apprentis sorciers dans un garage en 1975 qui allaient radicalement changer notre vision du monde et vulgariser la notion des libertés d’expression et individuelle. Devons-nous permettre à certains de remettre en cause 500 ans de lutte d’émancipation sociale et culturelle en acceptant une nouvelle condition de serfs?

Si l’informatique «doit être au service de chaque citoyen et si son développement doit s'opérer dans le cadre de la coopération internationale,si elle ne doit porter atteinte ni à l'identité humaine, ni aux droits de l'homme, ni à la vie privée, ni aux libertés individuelles ou publiques », il me semble plus qu’urgent d’inscrire à l’ordre du jour d’une prochaine réunion du G20, associant les 171 pays manquants, la création d’une agence, à l’instar de l'Agence internationale de l'énergie atomique , afin d’encadrer et de réglementer l’évolution de cette révolution qui met en péril notre légitime besoin d’expression et de liberté individuelle ». Si nous ne préservons pas  « le mirage » de notre libre-arbitre, notre civilisation s’éteindra.

 

logo-definitif-coup-webLa semaine prochaine :

Le mirage sarkozien du "si je veux, je peux"


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