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6. Participez à l’opération « Les pelles de la mémoire » PDF Imprimer E-mail
Écrit par Roidite   

Je ne sais cher Miguel si la neurasthénie se guérit en mangeant de la vache enragée ou du poulpe vivant, histoire d'ensauvager la vie et de fouetter le sang. Mais diable don Miguel pour m'excuser de toutes les amabilités que j'ai commises à votre encontre -au nombre desquelles il faut compter avec cet horrible don dont je vous affuble- je vous invite à avaler des couleuvres, c'est une expérience que les philosophes comme vous, appellent : aller voir un film. Cette invention qui n'en était qu'à ses premières armes à votre mort, s'est fort développée. L'artisanat s'est fait industrie.

Si vous le permettez, je choisirai le programme, un de ces admirables western-spaghetti tournés dans notre Navarre indomptable, dans notre pays basque si vert comme disent les guides qui savent tout. Ces œuvres souriantes, tournées en plein franquisme du côté des Bardenas, allaient si bien au Caudillo, au cro-Caudillo : qu'elles étaient vertes ces vallées de la mort offertes aux spectateurs en diaporama.

« Dans la vie, il y a deux catégories, assène Blondin dans un de ces opus inoubliables (tourné en Andalousie celui-là), ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi, tu creuses. » Depuis, on creuse, on creuse, en Navarre, en Cantabrique, en Catalogne, en Estrémadure, un peu partout : depuis que l’Espagne est désarmée, elle est toute retournée. On n'en finit plus de découvrir des charniers, de sortir des cadavres. Des cadavres d'Etat, c'est la loi, qui comme tous les trésors de guerre, lui reviennent de droit. Dans la gueule.

L'Espagne, spécialiste des terrassements, a investi dans les pelles. Pour trois achetées, on lui offre une mémoire. Et pour dix, elle décroche la timbale : une petite boîte en argent, toute pareille à celles dans lesquelles le Caudillo conservait soigneusement ses rognures d’ongle.

 

*

 

Arrêtons-nous un instant sur un des épisodes les plus douloureux de la vie de don Miguel, je veux parler de l'échec de sa liaison avec Picasso. A cette époque, Picasso n'est pas encore entré dans sa période bleue ; il n'est entré nulle part d'ailleurs et n'a jamais touché au moindre pinceau. Mais comme le jeune Hugo, il sait qu'un jour il portera la barbe et qu'on l'écoutera, en fin de banquet, dire le doigt levé, quelque ânerie ronflante. Il sait qu'il finira sur la photo parmi les grands d'Espagne, à côté de Xabi Alonso, de Raoul et d'autres buitre de son acabit.

Et don Miguel dans tout cela ? Pour ses 70 ans, il est d'une jeunesse étonnante, batifole, chasse les mouches, comme si son œuvre était devant lui. Il n'a que faire de ces Rimbaud et de leurs fulgurances, de leur Eden, de leur Aden. Isadora Duncan vient de casser sa pipe dans les conditions tragiques que l'on sait :

 

L'ange Oliver protège les roux

Mais Isadora était blonde

Quand son écharp' s'prit dans les roues

Elle s'étrangla en une seconde

 

Dora Maar s'est remariée avec un marchand de café. Apollinaire, terrassé par la grippe espagnole, fait du pied sous la table au cadavre de Racine. Le chameau Zabor a perdu ses lunettes. Déjà trois plombes que je vous refourgue des extraits de Les Français parlent aux Français, il faudrait voir à réagir, hein. Reprenons.

Quand Unamuno y Jugo entre à l'hôtel de Madrid à Paris, ce soir-là, sous un crachin mignon, il se sent léger comme cocotte, métaphysique et sensuel, en un mot curieux, avide de rencontrer ce jeune homme qui trouve l'Espagne trop petite pour lui – elle ne le lui rendra pas, dommage. Nous sommes le 27 septembre 1934 : Miguel emprunte l'escalier de marbre sombre conformément aux informations du groom qui lui signale un incident majeur au niveau du 22ème étage, ascenseur qui descendant enfin au ralenti (caméra trois, merci, léger zoom) livre au regard du spectateur la scène suivante : Picasso dans une ire proprement castillane (seul l'Espagnol sait se mettre en colère), vilipende vertement le livreur de Domino's pizza.

- Con poivrons, joder, había dicho!

Pendant ce temps, Miguel, le grand Miguel, notre Miguel, attend, penaud, devant la porte de la chambre 503 que le futur grand vienne lui ouvrir, que l'avenir accueille le passé et que le relais de la flamme, de l'âme espagnole rayonne à jamais. Il caresse en vain plus qu'il ne gratte la porte en cerisier saumon pâle du maître. Personne.

Le relais tombe - comme le verdict, cinglant : l'Espagne est disqualifiée. Faute de transmission au couloir trois. Echec de la liaison, à vous les studios.

N. B : Comme d'hab', c'est l'Allemagne qui l'emporte. Au nombre de ronflements.

 

*

 

Elle a fait une drôle de tête, ce jour-là, la cocotte unamunienne. Elle reconnaît entre tous, le friselis onctueux qui signale une congénère : tip-tip-tip-zou, tip-tip-tip-zou. Mais là, quel oiseau étrange s'approche ? Ce n'est diantre pas le chant glabre du gypaète barbu pas plus que Pichin, le canari providentiel de Niebla, qui signe son ciel d'un gule-gule-mia, gule-gule-mia très oriental.

Non, la bête étrange s'approche et commet un tom-tom-brou, tom-tom-brou pour le moins sinistre. Un ennui gastrique sans doute. Elle s'apprête à fienter, c'est certain, de la colombine empoisonnée, sur la pauvre Guernica.

Ah heureux Miguel, tu n'as connu ni cette horreur ni les commentaires affligeants du tableau éponyme – ce qu'on appelle de nos jours un dégât collatéral, ou produit dérivé.

 

 

 

La semaine prochaine dans PBI

7. Comment bouter le torero hors de l'arène

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