|
J'ai fait au col d'Otxondo une de ces expériences supranaturelles que tous les voyageurs ont pu décrire au moins une fois dans leur vie. Vous cheminez, seul depuis le matin, sous un bon soleil de septembre, croisant de loin en loin quelques pottoks tranquilles, une ferme isolée où un vieux chien poussif vous signale, quelques brebis songeuses – le tout sous un ciel bonhomme et serein. Et voilà que vous débouchez soudain sur une bâtisse imposante qui se révèle être un restaurant couru comme l'atteste le parking absolument bondé. Mais de route point, ni avant, ni après. D'où ces martiens débarquent-ils ? Vous n'avez rien vu. Eux, tout.
Chaque convive si vous le poussez un peu, est capable de vous dire votre âge, votre profession, le nombre de vos enfants, et la recette mystérieuse de la croustade de mamie Paule. Pour commencer. Du coup, vous procédez à un léger rétropédalage ou réflexion rétrospective : ce renard que j'ai croisé était
-il donc un indic', un membre des R. G habilement maquillé ? Peut-être cette montagne n'est-elle au fond, comme la Suisse, qu'un vaste bunker recouvert d'une robe d'herbe que paissent fallacieusement quelques brebis factices ?
Alors la patronne achète votre silence d'une morue à la biscaïenne et d'un petit vin vert dont elle a le secret – et vous oubliez tout.
*
Yoann applique à son troupeau de brebis ses principes anarchistes. Aussi fus-je à peine étonné quand je tombai sur lui au festival EHZ d'Hélette. En pleine période d'estive, il avait laissé ses bêtes du côté de Ste Engrace. Mes moutons sont en auto-gestion, m'affirma-t-il. Il me précisa aussi que trois jours auparavant, il avait passé un sale moment à sonder le brouillard et le silence plus épais encore, d'où nul bêlement suspect ne perçait.
Tu aurais annoncé à ton patron que tu avais perdu 400 brebis, que ce n'était qu'un début, que tu étais prêt à lui en perdre le double, s'il te faisait confiance, etc. Nous continuâmes ainsi à débiter forces âneries ovines, loufoqueries de crêtes que j'appellerai volontiers crêtineries.
Mais tout ceci est très sérieux, qu'on se le dise ; le pastoralisme libertaire en pays basque, a de l'avenir. En Soule, il est élevé au rang de religion : un mouton qui suit est un mouton mort. Il sent déjà la merguez.
Le mouton basque est le plus singulier qui soit. Bien qu'il vive en troupeau, il a des idées bien à lui et ne refait jamais deux fois le même rêve. Ici, Panurge est un mot qu'on ne prononce pas. Le mouton basque est le seul qui pense par lui-même Il est si singulier qu'il en devient un peu sanglier, une tête de cochon lui pousse. C'est un mouton hybride, demain peut-être une bête de collection.
*
Fortement pressenti pour le poste de basque à l'université de Bilbao, Miguel est finalement battu par Arana, le fondateur du Parti Nationaliste Basque, c'est-à-dire par le nationalisme tel qu'on l'aime : le sang, la race (pure forcément), ô patrie-autisme. Ah Miguel il est des défaites qui sentent bon.
*
Si j'aime la cocotte en papier, c'est parce qu'elle n'écrit jamais au Courrier du cœur pour dire qu'Oswald l'a quittée – en emportant la canadienne à six places. Pas plus qu'elle ne demande conseil pour éclaircir ce point obscur du Kamatroussa, (la bible du sexe de la gent gallinacée), c'est-à-dire quand la position dite de La Brouette souletine s'infléchit en Courroie hendayaise et qu'elle rappelle alors, d'après les spécialistes, La broche d'amatxi sur le plastron d'un zouave.
*
Comme Eschyle qui était d'autant plus grec qu'il était un peu phénicien, le basque n'est jamais autant lui-même que lorsqu'il est un autre. 100% basque, c'est bon pour un fromage – et le fromage consanguin est peu couru.
Il est de bonne guère de taire ses emprunts – pour se composer un pur produit culturel relevant du fantasme. Ainsi de notre gaïta, flûte typique empruntée aux arabes voilà quelques siècles qui l'avaient eux-mêmes commandée à la Redoute en express. Ayant mal noté l'adresse, les P et T envoyèrent l'objet à la bibliothèque de Souraïde.
Quant à notre emblème mythique, le Lauburu, svastika qui a bien tourné, elle passe les Pyrénées sous le manteau autour de 3500 av. J.-C, introduite par un des guitaristes des Gipsy King, le sixième en partant de la gauche, celui qui a oublié de mettre les poils avec la chaîne en or.
Pour ce qui est du chocolat, apporté sur un plateau par les Juifs chassés d'Espagne, il est désormais un produit typique, local : il faut bien alimenter une tradition, la nourrir.
*
Le pardon est une forme supérieure de la vengeance. Je ne sais plus qui a dit cette ânerie, un basque à cheveux longs, qui tendait la joue droite quand on lui avait souffleté la gauche – et tout ça parce qu’il avait investi dans la multiplication des claques. Mais que dire alors de l'indifférence grandiose d'Unamuno reprenant son cours après des années d'exil aux Canaries sous la dictature de Primo de Rivera (1923-1930) : Je disais donc...
Sublime insolence du bien traitant le mal comme mouche qui agace, chassé d'un revers de main. Ne nous arrêtons pas, si vous le voulez bien, à ces futilités. Le mal, quel mal ? Mais vous voyez le mal partout!
*
La semaine prochaine dans PBI :
6 Participez à l’opération « Les pelles de la mémoire »

|